Ma sœur et moi-même venons d’un type de paysage délaissé, vieux et sauvage dans l’Est de la France. Nos rues sont brutes et nos fréquentations proches des fripouilles qui s’abandonnent dans des activités parfois douteuses. Dans ces entrelacs, l’école nous a semblé être une porte de secours vers de meilleures opportunités. Ceci, nos parents l’avaient parfaitement compris. Alors un beau jour, nous avons été déposées auprès d’un bâtiment sur lequel l’enseigne « Centre Culturel » daignée trouver sa place entre les fissures d’usures et le lierre brunâtre. Sacs sur nos dos, c’est ici que commença nos premières leçons. A première vue, nous étions quelques-uns à nous être perdus dans l’antichambre de nos avenirs. Toutes et tous à la recherche de réponses que nos parents étaient incapables de nous fournir faute d’éducation voire d’envie. Nous étions là, frères et sœurs le temps de quelques heures dans cet espace qui nous était dédié. Les premiers liens ont été des regards fuyants, les seconds de complicités. Les gardiens de cette organisation bénévole ne sont rien d’autres que des fidèles compagnons de l’éducation nationale. Chacun, ayant gardé cette pédagogie presqu’innée et toujours aussi vive. C’est de cette force que nous avons pu atteindre les études supérieures, ma sœur et moi-même sans trop de difficultés majeures : Nos bases ont pu être construites convenablement, et c’est d’ici que nos ambitions ont pu être assouvies. Mais si je vous raconte cette histoire, c’est surtout pour vous parler d’un homme en particulier. Qui se trouvait dans la masse de gardiens bénévoles : Nous l’avons dénommé Grand-père. Grand-Père était un Homme au sourire muet dont la courbe dorsale avait des traits communs à un tube de dentifrice compressé. La maîtrise de ses muscles était renversante et signifiée incontestablement une tolérance à la douleur méthodique. Alors je l’ai observé, et je me souviens avoir pris conscience de son réel. Son aura pris un ton amical et doux. Nos premiers échanges été relatifs à des craintes scolaires sur des exercices qui ne me semblaient ni queue ni tête. Il sut toujours analyser et réconforter nos tortures intellectuelles, avec toujours ce respect distant propre aux enseignants. Il se sentait accompli et reconnaissant auprès de nous, la nouvelle génération, lorsqu’il réussissait à tirer des conversations. Il recherchait l’échange bien que parfois cela ressemblait à des monologues, je prenais toujours plaisir à l’entendre véhément raconter ses histoires comme un grand-père le ferait avec sa petite fille. Il suffisait d’hocher la tête et d’esquisser des sourires, je le trouvais amusant et j’aimais bien sa joie naturelle. Elle me touchait. Après le collège, les événements ont fait que nous avions perdu contact. Ma sœur et moi-même continuons notre bout de chemin. Mais Grand-père nous appelait tous les ans, pendant 7 ans pour chacun de nos anniversaires respectifs. Jamais il n’en loupa un, il les avait noté soigneusement dans son petit carnet lorsque nous étions aux aides aux devoirs. Chaque fois, nous avions des messages sur nos boites vocales où il nous racontait sa journée et ce qu’il devenait. J’étais toujours aussi impressionnée de recevoir un message de sa part, malgré toutes ces années. Nous, nous continuons notre lancée d’adulte et lui apparaissait à chaque étape suivant de nos âges. Jusqu’au jour où, nous décidions de nous revoir : Nous avions 25 et 21 ans maintenant quant à lui 77 ans. Nous appréhendions notre rencontre qui se faisait pour la première fois de manière informelle dans cette grande maison qu’il habitait. Nos souvenirs toujours intacts. C’’était avec détermination que nous pression le bouton de son interphone. Nos têtes dans les nuages remplis des mots et gestes à adoptées, mais nos gravités bien centrées. Il ouvrit la porte, et n’eut pas changé d’un poil. C’était comme si c’était hier : Mais pour lui, nous étions devenues des Femmes maintenant. Et une certaine émotion se dégagea de ses lèvres. Nous montions à l’étage où il avait préparé coquettement l’argenterie et des pâtisseries. Chaque détail laissé percevoir un déversement d’exigence qui l’habitait suite à notre rencontre. Nous étions touchées par son accueil et heureuse de pouvoir passer des heures à se redécouvrir après toutes ces années. Les synchronicités ont voulu que nous apparaissions dans un moment de sa vie particulièrement éprouvant, à croire que nous avions entendu son appel comme il l’avait fait avec nous auparavant. Nous nous en voulions de ne pas avoir été là avant et de ne pas avoir été plus loin que les messages vocaux. Alors nous avions décidé de prendre notre revanche et de rester en contact pour de vrai en multipliant nos visites. Nous ne pouvions pas l’abandonner une seconde fois, non. C’est alors qu’une familiarité s’installa. Nous étions autorisées à frotter le pas de sa porte avec un naturel quasi-instantané. Maintenant, il est notre grand-père. Lui, continue sa mue intellectuelle à chacune de nos rencontres. Il fût un temps où il su nous montrer comment nager, maintenant nous nourrissons à nos tours ses pousses créatrices d’identités et nous nous démenons pour le maintenir debout. Bien que beaucoup de jolis visages aient pu attirer son attention, nous l’avons marqué. Nous nous engagerons donc à faire plier ensemble les collines des pertes passées, car dans ces épreuves nous avons appris à l’aimer.

 

© 2019 par Marie-Josée BAYERLAIT