[Elle] -Entre ! Je t'attends depuis un moment déjà ! Assieds-toi ! N'aie pas peur ! Viens ! Tu es en sécurité ici... Ils me croient folle... ça me protège...

 

[Ma voix intérieure] Je me sens naturellement émue par son énergie. Difficilement, quelques maux s’échappèrent de sa cage thoracique. Ils me font penser qu’elle n’avait pas poussé au bon endroit mais qu’elle su résister. Parler de son passé ravivait les mauvais souvenirs. Elle avait choisi d’étouffer la plaie, au lieu de la laisser cicatriser. Elle avait choisi d’oublier, de se reconstruire ailleurs, de se trouver une autre raison de continuer. Elle avait son courage, sa grande tendresse, mais c’était un courage de guerrier, une tendresse brutale qui pouvait vous broyer la connaissance du sang et des os, les chemins secrets menant aux ventricules du coeur. Son feu brûla doucement, dégageant un parfum doux. La chaleur envahit son regard, étirant une couverture de sommeil jusque sous ses orteils, débloquant tous les petits verrous de vos esprits obtus, laissant toutes ses pensées et ses impressions de la journée se déverser en tas colorés sur vos âmes. Son âme est bonne mais son esprit confus, elle ressemble à une barque avec deux rameurs qui rament en direction opposée. Elle n’a pas encore trouvé le centre de son coeur, mais cette direction est la sienne. Plutôt que de chercher dehors, de scruter la réaction superficielle des autres, elle su plonger en elle, creuser jusqu'à toucher la racine, la source. C'est de là que quelque chose d'unique lui jaillit, tout comme, encore une fois, la beauté chez la femme qui doit toujours venir de l'intérieur et qui n'est pas qu'une question de maquillage. Elle a un coeur de géant avec tous ces drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu'une buée vite dissipée. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. La plupart d'entre eux, même de leur vivant, n'avait pas plus de consistance qu'une vapeur qui ne se condensera jamais. Ils marquèrent tous son âme d’un chantier tapissé d’empreintes, mais personne ne l’avait encore accueilli. Elle avait fini par se refermer et se contenta de détourner le regard sur la prunelle de ses yeux qu’étaient ses enfants. Elle ne s’autorisait aucun écart à leurs égards. Toutes les choses qu’elle a vécues ou pas vécues, qu’elle garde en elle, que d'habitude elle retient, ces mémoires indicibles trouvent soudain un passage, une façon de se soulager sur mon écran interne. La merveille de cette nudité sensorielle, c'était cela, tout le corps devenait une main pour toucher et sentir l'autre corps pareillement dépouillé des carapaces durement construites. Elle pouvait dissimuler une infinité de choses dans l'espace ou entre deux mots. Mais quand une chose est évidente, elle s’impose. Un jour viendra où nous devrons nous séparer, si mes dernières paroles ne sont pas « je t’aime »… ce sera parce que je n’aurai pas eu le temps de les prononcer.

 

[Elle] Puis, elle se tourna vers moi et me dit doucement : Tu es prête ?

 

© 2019 par Marie-Josée BAYERLAIT